Mémoire | Film

Les filles de Birkenau - David Teboul

Pour la toute première fois, le réalisateur David Teboul réunit autour de deux repas, quatre des dernières survivantes d'Auschwitz-Birkenau : Judith Elkán-Hervé, Ginette Kolinka, Esther Senot et Isabelle Choko, décédée dans l'intervalle. Cette rencontre, au-delà des expériences communes telles que la déportation ou la déshumanisation, met en lumière l'unicité de l'expérience de chaque déportée, accompagnée de souvenirs et d'émotions également uniques face à l'horreur des camps, ainsi que la reconstruction après l'horreur.

Première diffusion dimanche 2 juin 2024, 22h40 sur France 5 et france.tv

Pour la toute première fois, le réalisateur David Teboul fait se réunir autour de deux repas quatre des dernières survivantes d'Auschwitz-Birkenau : Judith Elkán-Hervé, Ginette Kolinka, Esther Senot et Isabelle Choko. 

Judith Elkán-Hervé (née Molnar) est née en 1926 à Oradea, une ville appartenant à la Roumaine l’année de sa naissance, dans une famille de culture juive hongroise. En mai 1944, quelques jours après l’obtention de son baccalauréat, elle est enfermée avec sa famille dans le ghetto d'Oradea (ville devenu hongroise en 1940). Quelques semaines plus tard, à 18 ans, elle est déportée avec sa famille à Auschwitz-Birkenau. Sa mère et elle sont les seules de la famille à revenir vivante des camps. Elle est la moins médiatisée des quatre femmes, elle est la seule à ne pas avoir publié de livres, ainsi ce film est un des rares témoignes que nous avons d'elle.

Ginette Kolinka (née Cherkasky) est née à Paris en 1925 de parents d’origine juive ukrainienne et juive roumaine. En juillet 1942, elle fuit avec sa famille à Avignon en zone libre afin d’éviter une arrestation imminente. En mars 1944, âgée de 19 ans, par suite d’une dénonciation, elle est arrêtée par la gestapo avec son père, son frère Gilbert, 12 ans et son neveu Georges de 14 ans, puis ils sont internés à Drancy. En avril 1944, ils sont déportés à Auschwitz-Birkenau à bord du Convoi 71. Elle est la seule à revenir vivante des camps.

Esther Senot (née Dzik) est née en 1928 en Pologne dans une famille juive polonaise qui s’installe à Paris en 1930. Ses parents et son plus jeune frère sont arrêtés lors de la rafle du Vel d’hiv puis déportés à Auschwitz-Birkenau et assassinés dès leur arrivée. Esther échappe de peu à la rafle, et après un temps passé en zone libre, elle retourne à Paris. En juillet 1943, elle se fait arrêter au cours d’un contrôle d'identité puis est internée à Drancy. Le 2 septembre 1943, elle est déportée à Auschwitz-Birkenau à bord du Convoi 59.

Isabelle Choko (née Izabela Sztrauch Galewska) est née en Pologne en 1928 dans une famille d’origine juive polonaise. En 1940, elle et ses parents sont enfermés dans le ghetto de Lodz où son père, à cause des privations, meurt de faim en décembre 1942. À l’été 1944, lors de la liquidation du ghetto, Isabelle et sa mère se cachent, mais sont finalement découvertes et déportées à Auschwitz-Birkenau. Sa mère ne survivra pas à la déportation. Isabelle Choko est décédée le 21 juillet 2023  et ne participera donc pas au deuxième repas organisé par David Teboul.

 

Les Filles de Birkenau

Le premier repas qui réunit les quatre survivantes.

Ce déjeuner, accompagné de plats traditionnels ashkénaze, permet aux quatre rescapées de se remémorer des moments de leur déportation et de laisser place à des émotions partagées. Au cours du repas, Ginette Kolinka et Esther Senot, lors d’un voyage mémoriel à Auschwitz-Birkenau, se rappellent avoir chanté ensemble “Le Chant des Marais” qui était le champ des déportés en arrivant au camp. Elles se mettent toutes deux à le chanter, et Ginette Kolinka admet que chaque fois qu’elle chante ce chant, les larmes lui viennent aux yeux, bien qu’elle pleure très rarement.  

Au-delà de l'expérience partagée de la déportation à Auschwitz-Birkenau, ce documentaire montre au spectateur que l'horreur de ce camp revêt des formes multiples et est perçue de manière différente par chaque survivante. En effet, les origines sociales et nationales influent directement sur la manière d’évoluer à Auschwitz parmi les autres déportés. Par exemple, Judith, en tant que Hongroise ne parlant pas le yiddish et donc considérée comme faisant partie de "l'élite", a été exclue des réseaux de déportées juives hongroises dans les camps. En outre, chacune doit composer avec une situation familiale différente. Judith peut compter sur la présence de sa mère, tandis que Ginette doit survivre seule. Ainsi, Ginette demande à Judith : « Je me suis toujours posée la question de savoir ce que c’était d’être avec sa mère, comment peut-on supporter d’être avec quelqu’un qu’on a tout le temps peur de perdre ? Se sent-on obligé de partager ? »

Ce documentaire témoigne également des différentes expériences vécue après la libération. Ginette s’est rapidement remise à travailler, sur les marchés, pour oublier. Elle a retrouvé une partie de sa famille à Belleville. De son coté, Esther s’est retrouvée seule, sans famille, perdue et a tenté de mettre fin à ses jours. 

Les filles de Birkenau

Ginette Kolinka et Judith Elkán-Hervé lors du deuxième repas

Au cours de cet échange est également mis en lumière un sujet encore très peu abordé dans la transmission de la mémoire : la spécificité féminine de l’expérience concentrationnaire. Ainsi, ces quatre femmes abordent leur déshumanisation à Auschwitz-Birkenau et leur effort pour reconquérir cette féminité bafouée à travers la réappropriation de leurs corps, l'échange de vêtements, la couture de soutien-gorge et de culottes...

A la fin du film, un extrait d'anciennes archives de l'USC Shoah Foundation, dans lequel Marie Chaffir évoque ses souvenirs avec Esther Sénot, s'entremêle avec le visage ce cette dernière, créant un moment presque cinématographique et profondément touchant.

À travers les échanges de ces dernières survivantes de la déportation, ce documentaire a pour ambition de libérer une parole nouvelle sur la Shoah, et pose la question suivante : cette parole, qui a mis tant d’années à émerger, se délie-t-elle plus facilement auprès de celles qui ont partagé ce vécu ? 

Les spectateurs pourront peut-être, après le visionnage de ce documentaire, ressentir ce que suggère le philosophe Walter Benjamin, dans cette citation mise en exergue au générique du film par : 

“Il y a un rendez-vous mystérieux entre les générations défuntes et celles dont nous faisons partie nous-mêmes.”

Les filles de Birkenau

Isabelle Choko et Esther Senot lors du premier repas

Documentaire, 2024, 70mn, produit par 10.7 Productions avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah

 

Diffusion 

Dimanche 2 juin 2024, 22h40 sur France 5

 

À voir en ligne sur france.tv jusqu'au dimanche 29 décembre 2024