Recherche | Projet de recherche

Les chemins de l’exil : destins croisés de femmes scientifiques juives dans les années 1930 et 1940 - Anna Cabanel

Ce projet de recherche étudie les destins croisés de femmes universitaires et scientifiques juives dans l’Europe des années 1930 et 1940 en retraçant leurs trajectoires, de l’exil forcé aux défis de l’adaptation et de la reconstruction d’une carrière à l’étranger. Il s’intéresse aux parcours de ces scientifiques, comme Emmy Klienberger photographiée ici, par deux fois marginalisées du fait de leur sexe et de leur judéité.

Bourse postdoctorale 2022-2023

Ce projet de recherche se propose d’étudier les destins croisés de femmes universitaires et scientifiques juives dans l’Europe des années 1930 et 1940 en retraçant leurs trajectoires, de l’exil forcé aux défis de l’adaptation et de la reconstruction d’une carrière à l’étranger. Abordant le phénomène de l’exil, et plus précisément de l’exil scientifique, au prisme du genre, il s’intéresse aux parcours de ces femmes scientifiques, par deux fois marginalisées du fait de leur sexe et de leur judéité, et aux stratégies qu’elles mettent en place, individuellement et collectivement, pour échapper aux politiques discriminatoires et aux persécutions, puis pour tenter de reconstruire une carrière et une vie dans les pays d’accueil.

L’analyse repose sur l’étude des destins des membres juives de la Fédération Internationale des Femmes Diplômées des Universités (FIFDU), une organisation scientifique et féminine fondée au début des années 1920, et particulièrement de celles qui ont été lauréates des bourses de recherches internationales attribuées par la FIFDU. Elles peuvent donc solliciter à nouveau, dans la tourmente, ces réseaux internationaux qui ont accompagné l’essor de leur carrière et dont les sources montrent qu’ils se sont alors mobilisés en leur faveur. Plus globalement, ce projet entend interroger la particularité des destins féminins et contribuer ainsi à une meilleure compréhension de l’expérience de l’exil intellectuel et scientifique au prisme du genre.

Couverture des Mémoires d'Emmy Klieneberger-Nobel, Londres, Academic Press, 1980

Couverture des Mémoires d'Emmy Klieneberger-Nobel, Londres, Academic Press, 1980

Quelques questions posées à Anna Cabanel : 

Où en êtes-vous de vos recherches ?
Je reviens d'une conférence internationale organisée par l'université catholique de Lisbonne intitulée "Transatlantic women's networks" où j'ai présenté la première partie de mon projet de recherche : la comparaison entre les différents réseaux d'entraide et de solidarité. Les organisations d'assistance aux scientifiques et universitaires réfugiés que je compare sont la Fédération Internationale des Femmes Diplômées des Universités (FIFDU) qui avait institué, dès le début des années 1920, un programme de bourses réservé aux femmes en leur permettant de poursuivre leur recherche à l’étranger, l’Emergency Committee in Aid of Displaced Foreign Scholars et la Society for the Protection of Science and Learning. Certaines ont été boursières de la FIFDU dans les années 1920, ont gardé des contacts de cette année à l'étranger qui ont été très précieux lorsqu'elles ont cherché à s'exiler. 

Pouvez-vous donner quelques exemples des femmes que vous étudiez ?  
Les premières femmes scientifiques juives exilées que j'ai étudiées sont Marietta Blau, physicienne autrichienne, Margarete Bieber, archéologue allemande et seconde femme à devenir professeure en Allemagne, Emmy Klieneberger-Nobel, bactériologue allemande qui, à la différence de beaucoup de scientifiques qui écrivent peu de récits personnels, a publié ses Mémoires (voir l'illustration ci-dessus). J'ai commencé par travailler sur les femmes allemandes, autrichiennes et italiennes. Mais mon objectif est également d'étudier les trajectoires des femmes juives dans tous les pays touchés par la guerre. En France, par exemple, je vais m'appuyer sur les travaux de Rémi Cazal autour du Réseau Borieblanque organisé par le couple Puech dans le Sud de la France. Chaque pays a ses particularités : par exemple, en Italie, les femmes scientifiques juives ont davantage choisi de se cacher plutôt que de s'exiler. 

Combien d'itinéraires de femmes comptez-vous étudier ?
J'ai identifié pour le moment une cinquantaine de femmes dans ma base de données, mais j'ai juste commencé l'étude individuelle de leur trajectoire, en m'appuyant notamment sur leurs écrits personnels (autobiographie, mémoires, etc.). C'est ce qui constituera la deuxième partie de ma recherche. Je compte transcrire ces itinéraires, parfois compliqués, liés à des amitiés professionnelles et personnelles nouées de longues sur des cartes (voir ci-dessous). Par exemple, Marietta Blau a été invitée à travailler à l'université d'Oslo par Ellen Gleditsch, l'ancienne collaboratrice de Marie Curie et la seconde femme à devenir professeure en Norvège en 1929. Après un long séjour au Mexique, elle a pu émigrer aux États-Unis, grâce au soutien d'Einstein et de l'American Association of University Women. Marietta Blau a travaillé quelques années dans l'industrie, puis elle a réussi à retrouver un travail dans le monde universitaire, notamment à l'université de Columbia puis en Floride. 
Je m'intéresserai également à celles qui n'ont pas pu s'exiler malgré leurs démarches comme Léonore Brecher qui a été assassinée à Auschwitz en 1942. 

Comment s'est passée l'installation de ces femmes scientifiques dans leur nouveau pays d'adoption ?
C'est très variable. Pour certaines qui n'ont pas retrouvé de poste à l'université, je perds leur trace. Certaines changent de métier, trouvent un emploi dans la recherche appliquée, comme Marietta Blau. La plupart des femmes scientifiques étaient célibataires en Europe. Beaucoup le sont restées en exil, mais certaines se sont mariées, à l'instar d'Emmy Klieneberger qui s'est mariée avec Edmund Nobel, docteur juif autrichien, également exilé en Angleterre. 

Ferez-vous des comparaisons entre les trajectoires d'exil selon différents critères ?
Oui, selon leur âge, leur avancement dans leur carrière, la date de leur départ (entre 1933 et 1938 ou après 1938), les trajectoires de ces femmes sont différentes. Je les comparerai aussi avec les trajectoires des hommes scientifiques et des femmes scientifiques non juives. Le fait d'être une femme et d'être juive étaient deux facteurs qui compliquaient leur exil et leur intégration professionnelle. L'université américaine est par exemple devenue très xénophobe à la fin des années 1930. 

La lettre de recommandation écrite par Einstein pour soutenir la candidature de Marietta Blau (source: Archives de l'American Association of University Women, Washington D.C.)

La lettre de recommandation écrite par Einstein pour soutenir la candidature de Marietta Blau (source: Archives de l'American Association of University Women, Washington D.C.)

Ancienne élève de l’École normale supérieure de Cachan et docteure en histoire culturelle et contemporaine de l’université de Groningen et de Louvain, Anna Cabanel a soutenu sa thèse de doctorat en 2019 sur l’étude de la Fédération Internationale des Femmes Diplômées des Universités (FIFDU). Son projet de recherche postdoctoral s'inscrit donc dans la continuité de ce premier travail.

Anna Cabanel a reçu pour son projet de recherche le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah sous forme de bourse postdoctorale pour l'année 2022-2023. 

Le parcours d'exil de Marietta Blau depuis l'Autriche jusqu'aux États-Unis en passant par la Norvège et le Mexique.   

Le parcours d'exil de Marietta Blau depuis l'Autriche jusqu'aux États-Unis en passant par la Norvège et le Mexique. 

 

L'itinéraire de Léonore Brecher qui, malgré ses tentatives répétées pour s'exiler, a été assassinée par les nazis en 1942.

L'itinéraire de Léonore Brecher qui, malgré ses tentatives répétées pour s'exiler, a été assassinée par les nazis en 1942.